Itinéraire d'un Grand Homme Vert (1904-2001)LES PROBLEMES PRIORITAIRES DU XXIe SIECLE
Pour un agronome soucieux de justice sociale, la sécurité alimentaire assurée à toute la population mondiale est un objectif primordial. 1 La Food and agriculture organization (FAO) a organisé sur ce sujet deux conférences mondiales au cours desquelles ont été exposés quelques-uns des problèmes liés à cette sécurité alimentaire mondiale. En 1974, la première conférence a proposé comme objectif : " Dans dix ans, plus un seul enfant dans le monde n’aura faim ". Objectif dont on ne s’est jamais rapproché. En 1996, la seconde conférence mondiale s’est engagée à réduire de moitié, en vingt ans, le nombre de gens ayant faim. Objectif que l’on sait maintenant ne pas être en cours de réalisation…
Quels sont les principaux obstacles à la réalisation de tels objectifs ?
La démographie
Le siècle qui se termine a battu tous les records de vitesse d’accroissement de la population mondiale. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’en un seul siècle, la population augmente aussi rapidement : elle est passée de 1,6 milliard en 1900 aux environs de 6 milliards en l’an 2000 ! Si un tel rythme d’accroissement se prolongeait, nous estimons que la production alimentaire serait bientôt incapable de suivre et donc de s’approcher de l’objectif de la sécurité alimentaire pour toute la population. Les trois conférences mondiales sur la population (Bucarest, Mexico, Le Caire) ont toutes refusé de considérer comme un danger mortel un tel rythme d’accroissement de la population. Nous estimons que les mesures visant à réduire la vitesse d’accroissement de la population sont devenues une priorité absolue pour qui veut garantir à l’ensemble de la population mondiale la sécurité alimentaire. Dans les pays qui se disent "civilisés", on prend des mesures d’aide aux familles sous formes d’allocations familiales, qui encouragent l’augmentation encore plus rapide de la population. Nous estimons que de telles mesures sont susceptibles de contribuer à compromettre la sécurité alimentaire universelle. Au-delà de deux enfants, l’augmentation de la population mondiale devient dangereuse. Or, c’est la situation actuelle pour l’ensemble des pays dits en développement. Il faudrait peut-être envisager des mesures coercitives désavantageant les familles nombreuses.
Il faudrait aussi réduire le nombre de grossesses non désirées, d’abord par la distribution gratuite de pilules contraceptives. Bien des femmes qui voudraient éviter d’avoir trop d’enfants n’ont pas toujours les connaissances suffisantes du problème et surtout n’ont pas les moyens de se procurer ces pilules. On sait par expérience que dans certains pays en développement, par la scolarisation de tous les enfants - et surtout des fillettes -, on a permis une baisse de la fécondité.
Si la population continuait à augmenter au rythme actuel, ce serait en premier lieu le nombre de pauvres, de mal-nourris et de miséreux qui augmenterait. Perspective absolument inacceptable. L’augmentation de la production alimentaire ne permet déjà pas de suivre l’accroissement actuel de la population.
De 1950 à 1984, la production céréalière mondiale (qui représente 60 % de l’alimentation) augmentait un peu plus vite que la population. Depuis cette date, cette production augmente moins vite que la population et la situation alimentaire se détériore chaque jour. 2
À la fin des années 60, le monde a entrepris une véritable "révolution" agricole, qui a permis une augmentation plus rapide de la production alimentaire. Cette "révolution" a surtout été réalisée par l’extension de l’irrigation, la génétique (la création de variétés nouvelles plus productives, spécialement de riz et de blé) et l’augmentation rapide de la consommation d’engrais chimiques (surtout azotés). C’est cet ensemble qui a constitué ce qu’on a appelé la "révolution verte" et qui a permis à la production céréalière de suivre l’accroissement de la population. Nombreux sont ceux qui croient qu’une telle "révolution" de l’agriculture pourrait se répéter, ce qui leur permet de ne pas s’inquiéter de la vitesse de l’augmentation de la population. Nous estimons qu’une répétition de cette "révolution" n’est pas réalisable pour un certain nombre de raisons.
D’abord, le manque d’eau
Dès 1990, l’Institut international de recherches sur la riziculture (IRRI), sis à Los Banos, aux Philippines, nous a prévenus en nous rappelant que la révolution verte a été essentiellement permise par l’extension de l’irrigation, mais que nous n’avons plus les disponibilités d’augmentation comparable de la consommation d’eau qui permettrait une nouvelle révolution verte. Il nous faut donc rechercher toutes les possibilités de réduire le gaspillage de l’eau. L’agriculture représente la plus grande part de la consommation de l’eau et le fait que, dans plusieurs pays, comme en Egypte, celle-ci soit distribuée gratuitement aux cultivateurs ainsi qu’aux consommateurs pousse à son gaspillage. En Egypte notamment, nous avons proposé une taxation de l’eau d’irrigation qui aurait incité les consommateurs à l’économiser.
En observant les principaux fleuves qui arrivent dans les mers, on peut se poser la question de savoir s’il n’y a pas intérêt à étudier les moyens de capter l’eau douce de ces fleuves avant qu’elle ne perde cette qualité en rejoignant la mer. Ce serait un moyen d’augmenter les ressources d’eau douce, sans doute plus économique que le dessalement de l’eau de mer, pratique utilisée par les pays qui sont riches en pétrole. On pourrait envisager toutes les mesures d’interdiction de gaspillage de l’eau : lavage d’auto, arrosage des pélouses, etc.
Les dérèglements climatiques
Les plus graves menaces sont les dérèglements climatiques, notamment ceux produits par l’effet de serre, qui dérègle les climats et perturbe le régime des pluies : d’où ici des sécheresses plus graves et là des inondations plus nombreuses et plus redoutables (comme celles qui ont eu lieu en Chine il y a quelques temps), des catastrophes climatiques augmentant ainsi l’irrégularité des ressources, donc les déficits en eau qui induisent des déficits en production alimentaire.
Nous devrions donc prendre toutes les mesures nécessaires à la réduction de l’effet de serre responsable de ces dérèglements climatiques comme l’ont proposé les conférences mondiales de Rio en 1992 et de Kyoto en 1997. On y a suggéré des mesures tendant à réduire la consommation des énergies fossiles, qui augmentent la production des gaz (comme le CO2 et le CH4), conduisant à l’augmentation de l’effet de serre. Propositions qui, jusqu’à présent, n’ont pas été suivies de réalisations efficaces.
Il faudrait aussi chercher à réduire la production de gaz à effet de serre par la généralisation des énergies renouvelables, comme les énergies éolienne et solaire. De larges crédits devraient être affectés à ces formes d’énergies renouvelables sans lesquelles nous risquerions de démolir tous nos climats.
Des inégalités insupportables : Nord-Sud et riches-pauvres
Il y a actuellement dans le monde 1,3 milliards de personnes qui disposent de moins de 1 $ dollar par jour. 3 On les rencontre surtout dans les pays dits sous-développés et les pays les moins avancés. L’aide à ceux qu’on appelle les pays du tiers-monde devrait réduire efficacement des inégalités si prononcées. Dans les pays du Nord, on observe également des inégalités qui tendent à s’accentuer entre les riches et les pauvres.
Le récent rapport du PNUD déjà cité nous montre que les trois gros "richards" occidentaux disposent d’autant de ressources que le PNB des 35 pays les plus pauvres de la planète ! Cela est absolument intolérable dans un monde qui se dit démocratique et civilisé.
Semences stériles dites "Terminator" : crime contre l’humanité
Nous avons appris la création, notamment par Monsanto - une multinationale -, de semences dotées de la capacité de produire des graines incapables de germer. Cela a été rendu possible par l’ajout d’un gène porteur de la capacité de rendre stériles toutes les graines produites par ces plantes.
Cette "capacité de mort", personne ne sait si elle ne se généralisera pas. Il s’agit donc d’un véritable crime contre l’humanité, dont les responsables devraient être assignés devant le Tribunal international correspondant.
Conclusion
À l’aube du XXIe siècle, la priorité des priorités dans le domaine du développement durable, de l’écologie et de la solidarité est de réfléchir et de susciter des actions pour ralentir la vitesse de progression de la population - afin de ne pas atteindre10 milliards de personnes en l’an 2050. Cela n’est pas inéluctable. Nous avons suggéré des solutions qu’il faut discuter, améliorer, présenter au grand public, etc.
Il ne faut pas mettre tous les problèmes d’environnement et de développement sur le même pied. Il y a des priorités. Les problèmes qui touchent la vie de millions, sinon de milliards, d’individus dans le monde doivent avoir la priorité. En l’an 2000, il y a encore 850 millions de personnes qui souffrent de malnutrition (qui n’ont ni la quantité, ni la qualité suffisantes de nourriture pour atteindre leur plein développement physique et mental). Il y a 1,3 milliard de personnes dans le monde qui n’ont pas d’eau vraiment potable en quantité suffisante pour vivre. ÇA SUFFIT ! Il faut agir rapidement là où il est encore possible d’infléchir les courbes de progression.
René Dumont
Agronome
1 Voir son dernier livre : Famines, le retour - Désordre libéral et démographie non contrôlée. Politis/Arléa, 1998.
2 Voir dans Famines, le retour - Désordre libéral et démographie non contrôlée, page 21.
3 Rapport du PNUD sur le développement humain, 1999.
RENE DUMONT
René Dumont est un scientifique, mais son action a toujours respecté ce qui, pour tout agronome, devrait être un "serment" : le service de la terre et celui des paysans. Cet engagement professionnel se double, chez René Dumont, d’un engagement citoyen : le refus de la guerre, de la colonisation, des déséquilibres économiques et sociaux, de l’asservissement politique, du saccage des ressources naturelles. Mais l’engagement professionnel et l’engagement citoyen de René Dumont, qui s’expriment dans son imposante bibliographie et dans les prises de position qui ont jalonné sa vie et le siècle qui se termine, ne font qu’un.
Enfant meurtri par l’assassinat de Jaurès et par les horreurs de la guerre, agronome des rizières du Tonkin des année vingt, professeur d’agriculture comparée de l’Institut national agronomique de Paris, expert infatigable des campagnes françaises et de tous les tropiques, militant de toutes les grandes causes internationales, écrivain prolifique, candidat à la Présidence de la République...
René Dumont nous lègue un héritage inestimable dans lequel se mêlent valeurs morales, engagement et intuitions politiques.Certes, René Dumont n’a été ni le père, ni le penseur de l’écologie – il était trop occupé à courir le monde –, mais il a été l’un des premiers à pousser les écologistes à s’engager dans le combat politique, à leur demander de se situer, dans ce combat, clairement à gauche, espérant ainsi la rénovation d’une gauche empêtrée dans des visions dépassées et dans des expériences pour le moins ambiguës. Sur ces bases, il fut le premier à manifester, à l’occasion de l’élection présidentielle de 1974, l’entrée de l’écologie en politique et à tracer les prémices d’une "écologie politique". Que ce précurseur ait des cheveux blancs en bataille, de la terre sous ses semelles et mille combats dans sa besace, plutôt que l’allure sévère du haut fonctionnaire ou affectée d’un intellectuel parisien, est notre honneur. Nous sommes fiers de cette origine et sommes nombreux à remercier René Dumont de sa manière d’être et de faire.
René Dumont n’a pas été élu Président de la République, mais le virus de l’écologie politique a pu commencer timidement son œuvre de rénovation dans l’univers politique d’alors, un univers bien rodé et quelque peu fermé. Ce premier pas a aussi obligé l’écologie à sortir de son ghetto naturaliste et à se confronter à tous les problèmes de la cité, à cesser de se vivre comme un "à-côté" de l’histoire et de la géographie, et à commencer à se penser en termes de développement durable à l’échelle de la planète.
René Dumont a traversé le XXe siècle d’un itinéraire parfaitement rectiligne. Le XXIe siècle, qui s’engage sous des auspices incertains, aura besoin d’une écologie politique riche de l’expérience de ses pionniers, mais vivante. L’itinéraire continue.
Fondation René Dumont
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