L'écrivain
Lundi, page blanche.
Mardi, enfin les mots commencent à venir lentement se coucher sur le papier; dans ces moments je me mets à penser à Colette et à la difficulté qu'elle avait à écrire.
Pourtant, il arrive fréquemment que les mots, les phrases se pressent trop, et que ma main ait bien du mal à tout noter.
Ce n'est pas la première fois que je bloque de cette façon mais lorsque cela survient, une impression désagréable m'envahit: celle d'avoir la tête vide, creuse et surtout d'avoir un coeur sec, qui ne vibre pas; une sensation presque de mort intérieure.
Le ressenti, les émotions sont le seul carburant qui déclenche ce besoin, cette facilité d'écrire.
Penser, observer, analyser, décrire, tel est mon lot quotidien, tous les auteurs sont-ils atteints des mêmes symptômes ?
Le plaisir de manier le langage, de jongler avec chaque terme, chaque ponctuation; décortiquer chaque paragraphe, chaque phrase jusqu'à en faire une "équation" parfaite et finalement ne jamais avoir la certitude que le résultat sera apprécié, sera saisi tel qu'on l'aura souhaité.
Partir à la chasse en traquant la moindre erreur, la moindre faute; lire, relire et se relire encore en essayant de dénicher les dernières imperfections qui se seront camouflées insidieusement.
De sa plume l'écrivain donne vie aux êtres, aux objets, aux lieux, leur apportant substance, existence et nuance. Et puis, le père de ses créations pourra décider de leur sort, les faire disparaître à sa guise ou pire, les laisser vivre suspendus dans le temps.
De ma main, j'ai tout loisir de vous rendre agréables ou antipathiques mes personnages, je vous façonne comme de la glaise; je peux vous faire connaître l'amour, la peur, la gaieté, l'angoisse, j'ai la possibilité de vous faire vivre les péripéties les plus atroces ou au contraire, vous construire une vie de château pleine de volupté et de délices.
Mes créatures sont mes possessions. Malgré tout, j'ai parfois l'impression qu'elles se dérobent, que je ne les contrôle plus et que ce sont elles qui me manipulent, m'empêchent de poursuivre dans la voie que je leur avait tracée, quitte à m'y obliger par une céphalée qui détruit mes idées. A certains moments, elles me réveillent en pleine nuit afin que je me lève pour aller ajouter ce nouvel épisode qu'elles ont envie de vivre.
L'écrivain peut préférer être un observateur de son époque et souvent, c'est en contestataire que celui-ci dressera des tableaux aux couleurs corrosives, aux détails caustiques et aux reliefs aiguisés; même si l'auteur se censure lui-même en adoucissant les formes, en appliquant un verni esthétique.
Vouloir bousculer les conventions, innover aussi dans le style; désirer parfois choquer les esprits de ceux qui nous liront; et en fin de compte se retenir de faire voler en éclats les interdits que l'on s'impose, l'esprit est libre mais pas les écrits.
Après tout, peu importe, il nous reste les allégories, les antiphrases, le double-sens et bien d'autres petites griffes acérées qui nous permettent de nous divertir discrètement. De toute façon, il vaut mieux laisser l'imaginaire du lectorat se débrider, être en émoi, plutôt que d'étaler une effervescence propre que l'on pourrait regretter ensuite.
La plupart du temps, le fauve non-dompté deviendra une bête de somme, contrainte à un rendement déterminé par le donneur d'ordre; il est vrai, les mécènes ont disparu.
La créativité, lorsque trop réglementée, devient amoindrie, avilie et l'écrivain tombe alors dans l'oubli, bafoué, incompris; la liberté d'expression est tellement limitée.
Peut-être son oeuvre sera-t-elle portée au grand jour après sa mort, une gloire posthume qui vient un peu tard; mais les écrits restent vivants éternellement. DS.





